Extraits d’un article paru dans le Nouvel Observateur du 5 au 11 avril 2007
Des travailleurs dont aucun candidat ne parleMaria Nowak : « N'oubliez pas les indépendants ! » La militante du microcrédit dénonce la schizophrénie des politiques qui prétendent revaloriser le travail mais ignorent les personnes qui créent leur emploi et les microentreprises
Aujourd'hui, en pleine campagne électorale, celle qu'on a appelé « la banquière des pauvres » sonne à nouveau l'alerte. « Nos hommes politiques sont schizophrènes », dit-elle. D'un côté, des tirades pour « revaloriser le travail » (Sarko) ou « réhabiliter la «valeur travail» » (Ségo) et des publicités sur l'artisanat « première entreprise de France », de l'autre, une indifférence totale à l'égard de milliers de ces acharnés au travail, les indépendants, qui ont créé leur propre emploi ou sont prêts à « devenir leur propre patron » pour s'en sortir. Une indifférence qui les laisse se heurter à tellement d'obstacles, économiques, administratifs, que beaucoup renoncent à se lancer.
Dans un pays où des millions de personnes vivent dans le chômage, la pauvreté ou la précarité, le travail indépendant est « une voie d'insertion pas assez reconnue », proteste la militante du microcrédit. Alors qu'il peut être une des solutions face à l'« implosion de l'Etat-providence dans les pays riches », elle enfonce le clou : « Si, dans les turbulences de la nouvelle révolution économique, on ne peut donner un travail salarié à chacun, il faut au moins rendre effectif le droit d'entreprendre. » C'est ce que fait l'Adie, notamment dans les quartiers minés par le chômage. Certaines réussites y sont même devenues emblématiques. Comme celle d'Aziz Senni, de Mantes-la-Jolie, chouchou des médias, qui a créé des dizaines d'emplois avec une astucieuse solution de transport en taxi collectif dans les banlieues. En outre, les microentreprises se révèlent très adaptées à l'évolution de nos économies « de l'industrie vers les nouvelles technologies et les services ». La preuve, tous ces infographistes, créateurs de sites internet, coiffeurs à domicile, esthéticiennes, bricoleurs dans les maisons, profs de musique, cuisiniers, qui se bousculent aux portes de l'Adie. Là encore, certaines réussites sont spectaculaires comme celle de Go-Micro, entreprise d'assistance informatique à domicile créée par un ancien commercial de France Télécom devenu chômeur puis ouvrier agricole, qui a généré 170 emplois avec des franchises en France et à l'étranger.
« Le problème, c'est qu'en France le travail indépendant n'a pas la cote auprès des dirigeants. C'est culturel. » On n'y compte que 9% des travailleurs indépendants (Eurostat septembre 2005) contre 16% dans l'Europe des 25. La France est l'un des seuls pays où ce pourcentage a baissé entre 1993 et 2003. Tels des Martiens économiques, les indépendants sont totalement absents des débats, des analyses, des propositions. Alors qu'en Europe ils représentent un travailleur sur sept. « Dans la tête des dirigeants de gauche comme de droite, il n'y a de travailleurs que salariés dans les grandes entreprises ou les PME importantes. » C'est presque un déni de réalité. Le tissu de l'économie est maillé de microentreprises (moins de 10 salariés), qui représentent 89% des entreprises en Europe et 21% de l'emploi ! Un travailleur sur cinq ! Quand un haut fonctionnaire ou un expert de l'emploi dit que « le microcrédit pour créer son emploi,c'est bien, mais cela reste une solution pour un nombre de personnes limité », Maria Nowak enrage : « Actuellement, nous accordons de 5 000 à 6 000 prêts par an, mais il y en aurait dix fois plus si on levait les obstacles auxquels ils se heurtent. »
Que d'obstacles, en effet, à commencer par le manque d'argent ! « Pourquoi ne pas rétablir la prime pour les chômeurs créateurs », demande la présidente de l'Adie. Il y a quelques années, cette prime était distribuée aux chômeurs créateurs en complément du microcrédit ou d'un prêt bancaire, et elle est encore accordée par certaines régions. « Il faudrait la généraliser, avec un accompagnement pour le créateur », insiste-t-elle. Si les 71 000 chômeurs créateurs bénéficiaires d'exonérations recevaient 2 000 euros, cela coûterait 142 millions d'euros, somme dérisoire si on la compare au coût de la prise en charge d'autant de chômeurs par la collectivité.
La militante des microentreprises s'indigne également de ces barrières - dénoncées par plusieurs rapports - qui empêchent l'accès à de multiples professions. Exemple : pour s'installer à son compte dans le bâtiment, il faut un diplôme ou avoir exercé pendant au moins trois ans. Question de sécurité ? Pas seulement, car les carreleurs ou les moquettistes, par exemple, sont logés à la même enseigne que les couvreurs. Aujourd'hui, on ne peut pas ouvrir un salon de coiffure avec un simple CAP ou un BEP, un brevet professionnel, est nécessaire. « Des exemples de contraintes qui n'ont pas de sens, il y en a des dizaines. On dirait des inventions pour empêcher les gens d'entreprendre », dit Maria Nowak.
Enfin, le gros souci de l'indépendant qui se lance, ce sont les cotisations sociales à payer, véritables coups de massue au démarrage. Pendant les deux premières années, il doit verser des cotisations forfaitaires minimales.A l'Adie, on a calculé que quelqu'un qui commence à gagner 125 euros en un mois devra payer 100 euros de cotisations sociales, soit 80% de son gain, alors qu'une personne qui arrive à dégager un revenu équivalent au smic est, elle, à un taux de cotisation de 45%. Décidément, il faut parfois être un saint pour ne pas travailler au noir... « Contrairement à la légende, beaucoup de ceux qui travaillent au noir ne le font pas par choix », commente la militante du microcrédit en s'appuyant sur son expérience. Elle suggère donc d'étendre à d'autres métiers le système de cotisations très limitées adopté pour certaines professions - vendeur indépendant, par exemple - quand le revenu est insuffisant.
Depuis bientôt vingt ans, Maria Nowak n'a pas chômé. Jean-Louis Borloo se souvient, amusé, de son infinie capacité de harcèlement. A force de relancer les gouvernements - elle a même été au cabinet de Laurent Fabius à Bercy - elle a fini par faire bouger les choses : par exemple, les associations de microcrédit peuvent prêter directement à leurs clients de l'argent qu'elles ont emprunté, sans passer par une banque ; les indépendants peuvent domicilier leur activité chez eux, et le chômeur créateur peut toucher une partie de ses allocations Unedic sous forme de capital... Mais c'est à une révolution de la vision française, de l'économie et de l'emploi que travaille cette femme obstinée. Alors, forcément, elle n'en n'a jamais fini.
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Jacqueline de Linares
Le Nouvel Observateur
http://hebdo.nouvelobs.com/p2213/articles/a338489.html